Arrestations et inculpations en
cascade de personnalités proches du président ou de menus fretins, création d’une brigade anti-corruption, ce sont des actes d’une folklorique volonté du gouvernement tchadien d’assainir la gestion de l’Etat. Cette tâche salutaire n’est, à postériori, possible que par une
remise en cause totale des fondements non républicains du pouvoir d’Idriss Déby Itno qui s’est ingénié à faire supplanter les normes d’un Etat normal par les us et coutumes de sa
communauté tribale.
Maxwell N. Loalngar, Genève (Suisse)
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Ceci expliquant cela, on comprend mieux pourquoi le pillage des ressources de l’Etat et le détournement des deniers publics sont
impunis sous le pouvoir d’Idriss Déby Itno. Surtout quand ils sont le fait de ses parents Zaghawa. Tour à tour ou à la récidive, des barons du pouvoir auront connu les geôles de N’Djaména
ou Moussoro. Mais aucun des parents du président Idriss Déby Itno, de loin grands pilleurs de l’Etat et nouveaux émirs argentés du pays, ne sera inquiété. Ainsi un certain Zakaria Idriss
Déby Itno peut, par sa gestion singulière, calamiteuse et dispendieuse des ressources, mettre en faillite la compagnie aérienne nationale, Toumaï AirTchad, sans que des comptes lui soient demandés. Et pousser l’outrecuidance à quitter l’oiseau en perte de vol pour atterrir au cabinet de
son paternel de président ! Ou plutôt à en rester le pilote qui se ménage un poste d’atterrissage et de refuge au cabinet de son géniteur. Lequel ordonne simplement que le gouvernement
renfloue les comptes déficitaires de la compagnie pour lui redonner de nouvelles ailes, les anciennes étant déclarées non sécurisantes. Pourquoi les siens ne doivent-ils pas rendre
compte de leur gestion ? Sont-ils plusTchadiensque les autres ? Atterrant et
déconcertant… !
Ceci d’autant plus que la pratique semble, au contraire, encouragée, les voleurs et pilleurs de la République étant les plus promus.
Au point où aujourd’hui, des plus jeunes aux plus grands, lesTchadiensn’aspirent qu’à accéder à un poste
« juteux » pour piller et détourner en toute impunité. Cela va sans dire, comme une gangrène, ce vice a gagné toute
la sociététchadienne. Avec cette différence que ceux, encore que mollement punis, pour illustrer le
discours folklorique de l’assainissement public, sont lesTchadiensde second rang, ceux non Zaghawa. Comme
quoi les règles sont faites pour ne s’appliquer qu’auxTchadiensnon parents du président. Ainsi la fin de
la kermesse du désordre ou de l’impunité ne concerne que ceux-ci. LesTchadiensn’ont jusque-là pas compris
que les discours de Déby ne sonnent en bien que pour ses parents. Il en est encore le cas quand il prêche une certaine « renaissance » qui de fait est plutôt Zaghawa que
nationale. Car dans son imaginaire et celui de ses parents, ils doivent renouer avec le temps des privilèges dans la cour des princes du Ouaddaï et du Kanem-Bornou dont ils étaient les
supplétifs. Privilèges qui leur permettaient de contrôler le commerce de tout, du Sahara au Kordofan soudanais. On en est à constater que tout semble verrouillé à leur compte pour réaliser
ce rêve de « renaissance Zaghawa », toutes les ressources de l’Etat pouvant être pillées par eux à cet effet.
Pour la petite histoire, le gouvernement et le parlement acquis à sa cause évitent, chacun, d’initier une loi contre
l’enrichissement illicite et les biens mal acquis parce qu’elle ne toucherait en partie que les parents du président qui, à tour de bras, construisent des villas et immeubles à 500 millions
ou 1 milliard de nos francs. La corruption n’est pourtant qu’un pan du problème et il faut ajouter au dispositif une loi contre ceux dont le train de vie et les investissements ne reflètent
pas leurs salaires. Jamais pouvoir n’aura été aussi partisan dans l’histoire duTchad ! Ce
qualificatif qui aura valu à l’actuel communicant du Palais rose, ancien rédacteur en chef de N’Djaména Bi-hebdo, un passage à tabac, est plus encore vrai aujourd’hui que par le passé. Le
pillage et le détournement des deniers publics ont donc encore de beaux jours devant eux…
Les auteurs de crime ne sont pas non plus au ban de la société béri. Aussi jouissent-ils, sous le pouvoir d’Idriss Déby Itno, plus
que sous aucun autre précédemment, de l’impunité. Il n’est pas besoin, pour l’étayer, de rappeler les crimes et assassinats de tout ordre dont les auteurs, connus ou non, courent toujours…
jusque dans les allées du pouvoir ! La République s’est même forgé un vocabulaire tout taillé pour les excuser et empêcher toute enquête criminelle :acte de bavure,crime crapuleux. Lequel vocabulaire rappelle à notre bon souvenir un
certain monsieur « bavure », ex-tout-puissant ministre de l’Intérieur. Pis, comme la punition ne s’applique qu’aux autres,
le prix du sang, la « diya » a été élevée au rang de moyen républicain de coercition pour faire payer lourdement les
auteurs d’acte de sang ou d’accidents mortels autres que Zaghawa qui, à l’inverse, ne payent pas grand-chose à leurs victimes d’autres communautés. Le prix du sang, la « diya » ou l’exil du criminel, moyens pour mettre un terme à la vendetta [Tubiana ; 1985 ; 179][4], s’imposent depuis à la justice républicaine. Ce qui se passe dans les cours de nos
tribunaux l’atteste et dépasse simplement l’entendement.
Outre l’impunité qu’ils illustrent, ces rites répréhensibles, à travers l’alliance avec des bandits, traduiraient, chez les Zaghawa,
une fonction politique : l’acceptation d’un personnage qui se met en marge de la légalité.
On comprend mieux pourquoi le pouvoir d’Idriss Déby Itno s’accommode bien des personnages sans scrupules qui courent les allées de
son règne. Comme on le constate, leTchadaurait évité cet énorme gâchis s’il était dirigé selon les normes
de justice, de droit et de mérite qui caractérisent un Etat moderne impartial. Hélas, l’avènement d’Idriss Déby Itno au pouvoir en décembre1990 acausé une cassure dans la continuité
laborieuse de l’Etat impartial. Lequel est désormais supplanté par un « sultanat » Beri dont les us, mœurs et coutumes ont
été transposés, en pratique, à l’échelle nationale et impriment dangereusement la marche d’un Etat devenu partial et injuste. Cela, avec la complicité d’une élite inféodée issue d’autres
communautés, du sud comme du nord, qui, pour les miettes de la mangeoire, a donné de sa matière grise pour asseoir et pérenniser cette féodalité des temps modernes. De Mahamat Hissein à
Nagoum Yamassoum, en passant par Mahamat Saleh Ibet, Mahamat Saleh Adoum, Kassiré Coumakoye, Guelengdouksia Ouaïdo, Mahamat Saleh Annadif, Emmanuel Nadingar, etc., ils sont nombreux à
devoir se sentir responsables d’un tel recul.
A moins de revenir aux règles républicaines de l’Etat moderne, on ne voit pas comment la moralisation de la vie publique, clamée à
cor et à cri, peut être possible dans ces conditions.
Sinon, l’on court droit dans le mur, vers l’implosion. Que l’on ne se méprenne pas, la militarisation à outrance du pouvoir, aux
frais du contribuable, la reddition de toutes les rébellions aux confins du pays et la « bab-el-aziziation » du Palais
rose tout au long du fleuve Chari, refrénée heureusement par les ambassades des Etats-Unis au sud et de France au nord, n’y feront rien. Après 40 ans de règne, Kadhafi et ses affidés ont
quand même dû,comme desrats, s’effacer de la scène libyenne… Au sein
de cette jeunesse pourrie par l’implémentation de l’Etat immoral et voyou, il y en a qui restent conscients des enjeux immédiats et globaux, prêts à porter le « printemps »tchadien…
Tribune publiée dans la dernière édition du mois de juillet 2012 de l’hebdomadairetchadienLe Temps et sur