Lundi 27 juillet 2009 1 27 /07 /Juil /2009 11:38

Par Gata Nder de la Voix du Tchad

    

             Coup sur coup, le président Idris Déby Itno a accordé des interviews à l’hebdomadaire Jeune Afrique et à la télévision France 24 dans lesquelles, il traite de tous les sujets sensibles relatifs à  son pouvoir.  Il se présente sous les traits séduisants d’un patriote  désintéressé qui aime plus que tout son pays et qui œuvre sans relâche pour la sauvegarde et le bonheur de son peuple.  Mais cet exercice,  loin de rassurer,  ne fait que mettre en évidence, les traits dominants d’un autocrate déterminé à “sauver  le Tchad” malgré lui. Analyse de Gata Nder, directeur de publication de la Voix.

De toute évidence, nous sommes au début d’une campagne de communication. Le fait que deux médias qui ont pignon sur rue à Paris débarquent dans la même période pour poser quasiment les mêmes questions  au chef de l’Etat tchadien n’est pas fortuit.  Cette opération  s’inscrit  dans  la dynamique de l’enclenchement du processus électoral, avec la mise en place de la CENI (Commission électorale indépendante). Campagne destinée à la consommation extérieure, au moment où les dictateurs ne sont pas bien vus en Occident,  et où les conditionnalités de l’aide à la bonne gouvernance,  reprennent leur droit. Si l’interview à France 24 est quelque peu brouillonne, celle accordée à Jeune Afrique est plus élaborée. Toutes les questions essentielles ont été passées en revue, et les réponses de Déby, précises. Il paraît sûr de lui, et pas du tout embarrassé comme  à l’accoutumée. On y voit clairement la main d’un communicateur.

Dans l’interview qu’il a accordée à Jeune Afrique (N°2531 du 12 au 18 juillet) et recueillie par Cheikh Yérim Seck  sous le titre “Déby règle ses comptes”,  le président Déby fait dans la grandiloquence : “Je ne me suis jamais senti la moindre faiblesse. On ne peut être à la place où je suis, devoir protéger le territoire et la population de son pays contre des agressions extérieures, et trahir la moindre faiblesse.” Il ne ménage pas ses mots,  comme on s’y attend, contre son ennemi intime El-Béchir, tout en montrant son mépris pour les rebelles tchadiens soutenus par le régime de Khartoum. Alors que le président Déby accable les rebelles de tous les péchés  pour leurs liens avec le régime soudanais,  il refuse la comparaison avec  le soutien qu’il a reçu personnellement du même El Béchir en 1990 pour renverser Hissein  Habré: “La comparaison est mauvaise. En 1990, le danger que représentait Habré pour les droits de l’homme, l’unité des Tchadiens et la paix dans la sous-région imposait une implication de tous les pays voisins pour obtenir son départ”. Pourtant  les rebelles d’aujourd’hui, utilisent les mêmes arguments, dont il s’est servi  contre Habré,  quand il était soutenu  par El Béchir il y a vingt ans. On ne peut pas dire que les droits de l’homme soient mieux assurés sous le régime de Déby,  et que l’unité des Tchadiens et la paix, dont il se fait le champion, soient à portée de main. La vérité est assurément à géométrie variable, selon qu’on est  au pouvoir ou dans les maquis.

On croit rêver !


Concernant le leader politique disparu, M. Ibni Oumar Mahamat Saleh, les dénégations du président Déby sonnent manifestement faux: « Ce ne sont que purs fantasmes. Malgré tout le respect que j’avais pour Ibni, il n’était pas au cœur de  mes préoccupations, au début de février 2008. Les rebelles étaient aux portes de la présidence … »  Même si on admet que le président Déby, coincé à la présidence, et préoccupé par la sauvegarde de son trône, n’a pas donné des ordres,  et ne contrôlait pas les actions de ses hommes (de la garde présidentielle)  nommément accusés par la commission d’enquête sur ces événements, il est impensable qu’ avec tous les moyens et pouvoirs dont il dispose, qu’il ne soit pas en mesure de dire, plus d’un an après,  ce  qui est arrivé à Ibni.

Concernant le pétrole,  le président déclare avec le plus grand sérieux : “Aucun pays au monde n’utilise mieux ses ressources pétrolières que le Tchad. La transparence est  absolue. » On croit rêver, et toutes les protestations de la société civile et des acteurs politiques concernant la dilapidation de ces ressources, ne seraient qu’élucubrations. Des armes, il fallait impérativement les acquérir pour sauver le Tchad, affirme-t-il, en mettant  en exergue tous les « grands chantiers “ qu’il a engagés  pour changer le visage de N’Djaména et assurer la sécurité alimentaire des populations. Si personne ne conteste les quelques investissements réalisés dans  les domaines des infrastructures  et dans des secteurs dits prioritaires,  les effets attendus  de la manne pétrolière dans  l’économie et  l’amélioration des conditions de vie des populations,  sont peu visibles, sinon minimes, voire inexistants  sur le plan social. Et le président  Déby s’est bien gardé de  donner des chiffres.
Autre déclaration qui fera bondir dans tous les cercles de la capitale et ailleurs : “Tous ceux qui me connaissent savent que je me fous de l’argent. Je ne vois dans l’argent du pétrole qu’un instrument pour construire le Tchad. Je déteste les intrigants, les cupides et les corrompus. Quiconque détourne les deniers publics sera puni, mon entourage le sait”.  Devant une telle désinvolture, on  peut se demander si le président croit un seul mot de ce qu’il dit, destiné manifestement à soigner son image à l’extérieur. Si le président Déby a en horreur, comme il l’affirme,  des cupides, comment expliquer que notre pays  soit infesté de prédateurs  de tous poils qui pillent ses ressources? On peut aussi se demander pourquoi aucune personnalité de son régime n’a été jusqu’à ce jour inquiétée, comme on l’a vu au Cameroun.

Investi  sauveur du Tchad

Déby a une vision messianique de son rôle à la tête du pays : “Je suis un tchadien fier, qui a choisi le métier des armes pour servir son pays qu’il aime… J’aime mon pays, j’ai pris le pouvoir par devoir, pour sauver le Tchad du chaos, sans jamais en avoir rêvé auparavant. Je suis un homme sincère, tolérant, qui déteste le mensonge et la cupidité. Ceux qui me collent l’étiquette caricaturale d’un dictateur tropical ne me connaissent pas.”
Si cette interview n’apporte rien aux  Tchadiens, face à leurs attentes, préoccupations et interrogations, elle a l’avantage de confirmer  la dérive autocratique qu’on observe depuis plusieurs années, même si le président Déby se défend, sans nous convaincre, qu’il n’est pas un dictateur. Ses penchants à  la mégalomanie apparaissent très nettement dans cette interview,  si on se réfère à l’ouvrage de David Owen intitulé “ces malades qui nous gouvernent”, que  commente Béchir Ben Yahmed dans le même numéro de Jeune Afrique (est-ce une coïncidence ?). Voici ce que dit Owen dans son livre : “Chez un grand nombre de chefs d’Etat, l’expérience du pouvoir  entraîne des altérations psychologiques qui se traduisent par des illusions de grandeur et des attitudes narcissiques et irresponsables. Les dirigeants atteints du syndrome d’hubris politique, croient qu’ils sont capables de grands exploits et qu’on attend d’eux des actions extraordinaires. Ils estiment qu’ils savent mieux que les autres et que les règles de moralité ne s’appliquent pas à eux.” En lisant l’interview du président Déby, on est enclin à penser qu’il est atteint d’un tel symptôme.
Par TCHADENLIGNE - Publié dans : TCHAD
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