Lundi 27 juillet 2009
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Par Gata Nder de la Voix du Tchad
Coup sur coup, le président Idris Déby Itno a accordé des
interviews à l’hebdomadaire Jeune Afrique et à la télévision France 24 dans lesquelles, il traite de tous les sujets sensibles relatifs à son pouvoir. Il se présente sous les traits
séduisants d’un patriote désintéressé qui aime plus que tout son pays et qui œuvre sans relâche pour la sauvegarde et le bonheur de son peuple. Mais cet exercice, loin de
rassurer, ne fait que mettre en évidence, les traits dominants d’un autocrate déterminé à “sauver le Tchad” malgré lui. Analyse de Gata Nder, directeur de publication de la Voix.
De toute évidence, nous sommes au début d’une campagne de communication. Le fait que deux médias qui ont pignon sur rue à Paris débarquent dans la même période pour poser quasiment les mêmes
questions au chef de l’Etat tchadien n’est pas fortuit. Cette opération s’inscrit dans la dynamique de l’enclenchement du processus électoral, avec la mise en place de
la CENI (Commission électorale indépendante). Campagne destinée à la consommation extérieure, au moment où les dictateurs ne sont pas bien vus en Occident, et où les conditionnalités de
l’aide à la bonne gouvernance, reprennent leur droit. Si l’interview à France 24 est quelque peu brouillonne, celle accordée à Jeune Afrique est plus élaborée. Toutes les questions
essentielles ont été passées en revue, et les réponses de Déby, précises. Il paraît sûr de lui, et pas du tout embarrassé comme à l’accoutumée. On y voit clairement la main d’un
communicateur.
Dans l’interview qu’il a accordée à Jeune Afrique (N°2531 du 12 au 18 juillet) et recueillie par Cheikh Yérim Seck sous le titre “Déby règle ses comptes”, le président Déby fait dans la
grandiloquence : “Je ne me suis jamais senti la moindre faiblesse. On ne peut être à la place où je suis, devoir protéger le territoire et la population de son pays contre des agressions
extérieures, et trahir la moindre faiblesse.” Il ne ménage pas ses mots, comme on s’y attend, contre son ennemi intime El-Béchir, tout en montrant son mépris pour les rebelles tchadiens
soutenus par le régime de Khartoum. Alors que le président Déby accable les rebelles de tous les péchés pour leurs liens avec le régime soudanais, il refuse la comparaison avec le
soutien qu’il a reçu personnellement du même El Béchir en 1990 pour renverser Hissein Habré: “La comparaison est mauvaise. En 1990, le danger que représentait Habré pour les droits de
l’homme, l’unité des Tchadiens et la paix dans la sous-région imposait une implication de tous les pays voisins pour obtenir son départ”. Pourtant les rebelles d’aujourd’hui, utilisent les
mêmes arguments, dont il s’est servi contre Habré, quand il était soutenu par El Béchir il y a vingt ans. On ne peut pas dire que les droits de l’homme soient mieux assurés sous
le régime de Déby, et que l’unité des Tchadiens et la paix, dont il se fait le champion, soient à portée de main. La vérité est assurément à géométrie variable, selon qu’on est au
pouvoir ou dans les maquis.
On croit rêver !
Concernant le leader politique disparu, M. Ibni Oumar Mahamat Saleh, les dénégations du président Déby sonnent manifestement faux: « Ce ne sont que purs fantasmes. Malgré tout le respect que
j’avais pour Ibni, il n’était pas au cœur de mes préoccupations, au début de février 2008. Les rebelles étaient aux portes de la présidence … » Même si on admet que le président Déby,
coincé à la présidence, et préoccupé par la sauvegarde de son trône, n’a pas donné des ordres, et ne contrôlait pas les actions de ses hommes (de la garde présidentielle) nommément
accusés par la commission d’enquête sur ces événements, il est impensable qu’ avec tous les moyens et pouvoirs dont il dispose, qu’il ne soit pas en mesure de dire, plus d’un an après,
ce qui est arrivé à Ibni.
Concernant le pétrole, le président déclare avec le plus grand sérieux : “Aucun pays au monde n’utilise mieux ses ressources pétrolières que le Tchad. La transparence est absolue. » On
croit rêver, et toutes les protestations de la société civile et des acteurs politiques concernant la dilapidation de ces ressources, ne seraient qu’élucubrations. Des armes, il fallait
impérativement les acquérir pour sauver le Tchad, affirme-t-il, en mettant en exergue tous les « grands chantiers “ qu’il a engagés pour changer le visage de N’Djaména et assurer la
sécurité alimentaire des populations. Si personne ne conteste les quelques investissements réalisés dans les domaines des infrastructures et dans des secteurs dits prioritaires,
les effets attendus de la manne pétrolière dans l’économie et l’amélioration des conditions de vie des populations, sont peu visibles, sinon minimes, voire inexistants
sur le plan social. Et le président Déby s’est bien gardé de donner des chiffres.
Autre déclaration qui fera bondir dans tous les cercles de la capitale et ailleurs : “Tous ceux qui me connaissent savent que je me fous de l’argent. Je ne vois dans l’argent du pétrole qu’un
instrument pour construire le Tchad. Je déteste les intrigants, les cupides et les corrompus. Quiconque détourne les deniers publics sera puni, mon entourage le sait”. Devant une telle
désinvolture, on peut se demander si le président croit un seul mot de ce qu’il dit, destiné manifestement à soigner son image à l’extérieur. Si le président Déby a en horreur, comme il
l’affirme, des cupides, comment expliquer que notre pays soit infesté de prédateurs de tous poils qui pillent ses ressources? On peut aussi se demander pourquoi aucune
personnalité de son régime n’a été jusqu’à ce jour inquiétée, comme on l’a vu au Cameroun.
Investi sauveur du Tchad
Déby a une vision messianique de son rôle à la tête du pays : “Je suis un tchadien fier, qui a choisi le métier des armes pour servir son pays qu’il aime… J’aime mon pays, j’ai pris le pouvoir par
devoir, pour sauver le Tchad du chaos, sans jamais en avoir rêvé auparavant. Je suis un homme sincère, tolérant, qui déteste le mensonge et la cupidité. Ceux qui me collent l’étiquette caricaturale
d’un dictateur tropical ne me connaissent pas.”
Si cette interview n’apporte rien aux Tchadiens, face à leurs attentes, préoccupations et interrogations, elle a l’avantage de confirmer la dérive autocratique qu’on observe depuis
plusieurs années, même si le président Déby se défend, sans nous convaincre, qu’il n’est pas un dictateur. Ses penchants à la mégalomanie apparaissent très nettement dans cette
interview, si on se réfère à l’ouvrage de David Owen intitulé “ces malades qui nous gouvernent”, que commente Béchir Ben Yahmed dans le même numéro de Jeune Afrique (est-ce une
coïncidence ?). Voici ce que dit Owen dans son livre : “Chez un grand nombre de chefs d’Etat, l’expérience du pouvoir entraîne des altérations psychologiques qui se traduisent par des
illusions de grandeur et des attitudes narcissiques et irresponsables. Les dirigeants atteints du syndrome d’hubris politique, croient qu’ils sont capables de grands exploits et qu’on attend d’eux
des actions extraordinaires. Ils estiment qu’ils savent mieux que les autres et que les règles de moralité ne s’appliquent pas à eux.” En lisant l’interview du président Déby, on est enclin à
penser qu’il est atteint d’un tel symptôme.
Par TCHADENLIGNE
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Publié dans : TCHAD
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