Jeudi 20 novembre 2008 4 20 /11 /Nov /2008 12:11

J’AI HONTE POUR LES ELITES DE MON PAYS 
 

Oui ! J’ai vraiment honte et je vais recourir au langage le plus vulgaire pour exprimer mon ras-le-bol ! Voilà bientôt 7 mois que l’un des nôtres, l’un des plus illustres fils de notre patrie commune, a disparu en pleine ville de N’Djaména sans laisser de trace et dans l’indifférence quasi-généralisée qui frise une lâcheté et une perversité collective qu’on trouve rarement sous d’autres cieux. Au début, il fallait patienter, car une « commission d’enquête » se chargeait de retrouver les traces du disparu, comme s’il s’agissait d’un adulte mentalement malade et ayant quitté incognito son domicile effrayé par les salves de canon. Ensuite, cette fameuse commission accouchera d’une souris tellement petite qu’il faut une loupe à l’observateur pour l’identifier ! C’est ça la manigance et la petitesse des élites tchadiennes et ce n’est pas étonnant ! On me dira : que veux-tu d’autre ? Rien, rien que pleurer dignement !

Je voudrai pleurer, non pas Dr Ibni Oumar Mahamat Saleh parce qu’il est devenu plus grand par sa disparition, immortel et intouchable ! Il est parti en conservant son intégrité, ses qualités, sans se renier, ce qui est dommageable pour ses ennemis et ses faux amis. Il n’est rien dans son parcours d’intellectuel, d’homme politique, d’ancien ministre, d’ami et de chef de famille tout court qui pourrait être retourné contre lui. Voilà sa victoire sur le système du mal ! En tant que croyant et musulman, il peut espérer la clémence du TOUT-PUISSANT pour entrer la tête haute dans son paradis. Ce qui ne sera sûrement pas le cas de nombreuses autres personnalités de notre pays ! Il aurait fallu un bon motif pour « justifier » et faire « accepter » la disparition du Dr Ibni Oumar Mahamat Saleh. Il ne sera pas trouver… Nous y reviendrons !

Mais que font les autres tchadiens ? En quoi la disparition de Dr Ibni devrait être rangée dans les « faits divers » auxquels semble s’habituer ce peuple sans repère ? En quoi cela me concernerait-il plus que sa famille et ses amis politiques, PLD et CPDC ?

D’abord Dr Ibni devrait-il disparaître ? Intelligence avec « les mercenaires » ou « l’ennemi » selon la terminologie utilisée ? Avant et après sa disparition, combien de ces anciens « mercenaires » sont-ils aujourd’hui au gouvernement ou dans les institutions ? S’ils étaient si infréquentables ou sujets de maladies extrêmement contagieuses, comment ont-ils fait pour se retrouver tranquillement à N’Djaména, alors que des membres de leurs familles, des ressortissants de leur région d’origine, des jeunes de leurs cantons ont soit été tués, soit exilés ou déplacés à cause d’eux ? Et même que des tchadiens d’autres contrées sont tombés dans la broussaille soi-disant à la poursuite « d’ennemis publics », nous laissant sur les bras des veuves et orphelins innombrables ?

En tant que leader politique, Dr Ibni commettait-il un impair en réclamant à cor et à cri un règlement définitif du problème tchadien entre tous autour d’une table ? En refusant sa solution, quel aspect a-t-on résolu du problème ? Des ralliements ? Et que dire des nouveaux départs pour l’aventure des grottes ? Que dire du départ de notre ami Djibrine Assali Hamdallah qui, après avoir consacré son énergie combattante et sa vie à la cause de tous les travailleurs tchadiens, ne trouve pas d’autres issues que de reprendre le même chemin des illusions, du feu et de la désolation pour se faire entendre ? Dans quel pays sommes-nous ?

Dr Ibni pouvait-il disparaître ? Oui, et nous l’affirmons sans hésitation sur notre bonne foi de défenseur des droits humains ! Dans un pays où s’est développé une mentalité du crime, de la versatilité et de la lâcheté, il y a assez d’hypothèses à prendre en compte pour comprendre que chacun de nous pourrait disparaître ainsi à tout moment, qui qu’on soit. D’abord à cause des pratiques illégales d’arrestations qui persistent, en dépit de tant d’efforts de sensibilisations et de formations populaires et ciblées en matière de droits de l’homme. Procéder à la « capture » de citoyens ou de leaders politiques et d’opinion, en faisant fi des précautions d’usage en la matière pour le respect et la garantie de leur intégrité physique et leur santé, comme si à chaque fois on avait affaire à des animaux domestiques avec l’idée de l’abattoir, personne ne pourra être à l’abri d’un drame. Même dans les affaires les plus banales, un accident serait vite arrivé en l’état actuel des pratiques.

Il y a encore d’autres cas de figures courants : les va-et-vient des milices armées, en lutte acharnée pour le pouvoir qu’elles avaient déjà longtemps partagé dans le passé, se font au prix de milliers de tchadiens qui y perdent la vie et les biens, sans qu’il soit prouvé une seule fois que ces tchadiens victimes seraient les bénéficiaires probables de ces aventures. Nous en parlons parce que nous estimons qu’aucune des parties n’a le droit ni la légitimité de sacrifier la vie des autres pour assouvir ses ambitions. Quoi qu’on fasse pour étouffer nos voix pacifiques, un jour viendra comme ailleurs où les auteurs et commanditaires de cette hémorragie à répétition se retrouveront devant une justice implacable, en attendant celle du Jugement Dernier. Car aucune des causes défendues au Tchad pour justifier la guerre fratricide ne sera prise en compte pour circonstances atténuantes ou exception devant une bonne justice. Ce n’est qu’une question de temps et l’on sait par expérience que les parrains étrangers des guerres fratricides dans les pays pauvres sont parfois les premiers à faire livrer leurs protégés, soit pour se racheter auprès de peuples qu’ils ont fait massacrer, soit quand cette guerre ne sert plus leurs intérêts. Il n’y aura pas d’exception pour les marionnettes tchadiennes qui ne cessent d’endeuiller depuis plus de 35 ans leur peuple au quotidien !

Dans le même ordre, nous avions tous vu ce que les hystéries collectives, comme lors des évènements de février dernier, peuvent être une menace pour la vie de quiconque. Il suffit d’une confusion prolongée pour que des voisins aigris, des colombiens ou des belligérants isolés en quête de vengeance ciblée, plongent des familles dans le deuil. C’était bien de justesse que Dieu nous en avait épargné dernièrement, sans pour autant que ces penchants criminels récurrents ne soient abandonnés dans les cœurs des compatriotes. Nous vivons dans une ambiance de défiance critique où les frustrations, les haines, le mépris et la rancune ont pris le pas sur les valeurs positives de la tolérance, du respect d’autrui, de la justice égale pour tous. Chacun porte en lui-même un mélange explosif qui pourrait faire des victimes. Sans oublier la rancune cultivée par les nombreuses familles qui n’ont pas porté leur deuil dignement à cause de l’arrogance et de l’impunité de certains milieux minoritaires ?

Les élites tchadiennes ont le mérite de la confusion de genre. Sont considérés comme des « martyrs » et des victimes « d’assassinats politiques » des personnalités en lutte armée contre le pouvoir en place. Comme si les milliers de morts et les « dégâts collatéraux » entre eux et leur ennemi du moment ne comptaient pas ? Hissène Habré et Goukouni Oueddeï, après avoir été alliés contre « l’ennemi naturel sudiste » en 1979, s’étaient livrés à une guerre fratricide de 9 mois à N’Djaména pour le pouvoir, prolongée par une autre aussi atroce qui dura dans le reste du pays jusqu’en 1984 à la défaite définitive du GUNT. Que reste-t-il, pour l’Histoire, des arguments fallacieux et des passions de cette époque ?

Ensuite Hissène Habré, pour conserver le plus longtemps son pouvoir, mit en place une terrible machine de répression et de crimes gratuits extrajudiciaires, couverts par l’argument écran « d’intelligence avec l’ennemi libyen » jusqu’à sa fuite en décembre 1990. Nous le répéterons encore tout haut : si l’objectif de Mr Habré était de refuser l’alternance, il s’était bien fatigué pour rien malgré ses efforts criminels ! Aussi pénible qu’était pour lui la pensée de quitter le pouvoir, il aurait pu relire le livré sacré du Coran (puisque la Constitution n’est qu’un simple papier hygiénique !) pour se rendre compte qu’il défiait pour rien les règles immuables de la nature. Cela avait coûté plus de 40.000 morts, pour rien ! Quelqu’un d’autre occupe tranquillement ce beau palais qu’il avait construit sur les ruines des centres de torture et de barbarie au bord du Chari. Va-t-on continuer avec les dérives aventurières ?

Avant Hissène Habré, Tombalbaye s’acharna contre les officiers supérieurs de son armée, après avoir pratiquement éteint toute forme d’opposition civile dans le pays, à l’instar de l’assassinat commandité du Dr Outel Bono en exil à Paris. Rien à y faire contre les lois de la nature : au petit matin du dimanche 13 avril 1975, il sera abattu et abandonné sur la pelouse de son palais comme un chien toute une matinée durant, ensuite enroulé dans une tôle et enfoui à l’aveuglette au pied d’un palmier de Faya Largeau. Les auteurs de sa mort défendaient-ils quelle valeur humaine en agissant de la sorte même sur le cadavre de leur ennemi ? Il ne restait que le cannibalisme pour refléter leur degré de méchanceté et de sauvagerie. Leurs successeurs n’avaient fait que suivre cette dérive de mal en pis !

Cependant, de Tombalbaye à nos jours, des familles vivent toujours avec les fantômes de leurs proches disparus, cela dans l’indifférence totale des autres. Les jeunes générations, qui ne savent rien du passé, sont déjà initiées dans cet esprit machiavélique qui a tant fait de mal à leurs parents et grands parents et les ont transformés en lâches imbéciles incapables de revendiquer les valeurs nobles des ancêtres ! Quoi de plus étonnant que la disparition d’un grand scientifique comme Dr Ibni au Tchad n’est même pas vécue par cette jeunesse tchadienne comme un drame ? Bien sûr, les diplômes propres et l’excellence n’étant plus des valeurs à l’ordre du jour, cela n’étonne pas !

Le plus inadmissible, c’est l’attitude de la classe politique ? Pourquoi garde-t-elle le silence après le constat « feutré » et définitif de la disparition du Dr Ibni ? Au-delà de la recherche de la vérité, la classe politique y compris le MPS et la mouvance présidentielle, réunie par snobisme autour de l’Accord du 13 août 2007, devrait exprimer vivement leur condamnation de la persistance de ce risque élevé qu’encourent citoyens ordinaires et démocrates face aux pratiques barbares à la source de la révolte permanente. Loin de là, ils ont confirmé l’esprit de lâcheté et de perversité qui prévaut dans « les règles du jeu politique » au Tchad. Demain, quand l’un d’eux ou de nous passera à son tour à la casserole, le même immobilisme et silence complice reviendra, sauf quelques petites gesticulations de forme pour le positionnement personnel. Qu’on soit du pouvoir ou de l’opposition, c’est une honte !

Une honte d’autant qu’il y a tant d’exemples dans le passé de notre pays, tous régimes confondus, prouvant qu’aucun statut social n’est à l’abri de l’arbitraire : opposant déclaré, griot zélé, citoyen sans histoire, rien n’échappe aux dents de l’arbitraire ! Depuis Silas Sélingar et Jean-Baptiste sous Tombalbaye jusqu’à Dr Ibni, les élites tchadiennes entretiennent cette même lâcheté de n’accorder aucune valeur à la vie humaine ? On se demande pour quelles valeurs elles s’entredéchirent encore ? De quel droit des jeunes goranes, zaghawas, saras, hadjéraïs, arabes et autres sont sacrifiés dans des causes illusoires et éphémères ? N’a-t-on pas mieux à leur proposer pour vivre libres, dignes et heureux, que ces bêtises ? De quel droit des villages centenaires sont brûlés par des mains criminelles tchadiennes ? De quel droit des chefs de familles sont arrachés par des enragés de leur domicile ou lieu de travail pour ne plus laisser de traces ? De quel droit fait-on de la politique en se taisant sur le sort des compatriotes qui tombent chaque jour que Dieu fait sous les coups de l’arbitraire et de la violence ?

Tout ceci donne plus d’amertume dans l’âme quand on y pense ! Si cela doit continuer ainsi, si les élites conviennent de poursuivre avec ces références négatives, si la jeunesse tchadienne ne peut aspirer aux rêves de son époque (l’époque d’Obama) et devrait continuer à payer pour la vieille génération défaillante des acteurs de 1979, si dénoncer ces choses pacifiquement et réclamer un changement radical de mentalité devrait nous mettre en danger, alors le Tchad est vraiment maudit ! Et chaque membre des élites intellectuelles, politiques, religieuses et de jeunesse porte sur lui cette malédiction honteuse. Jusqu’à quand ?

 

Enoch DJONDANG

< enochdjo@yahoo.fr

Par Rédaction de D.A.S
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